Le cerveau et l'esprit

La cellule nerveuse

 La cellule de base du système nerveux est le neurone. Le corps cellulaire du neurone possède de nombreux prolongements d'entrée, les dendrites, qui transportent de l'information électrique vers le corps cellulaire  et un prolongement de sortie, l'axone, de longueur variable pouvant mesurer plusieurs dizaines de centimètres. L'axone  présente de nombreuses arborisations qui lui permettent d'entrer en contact avec  les dendrites d'autres neurones ou la surface des muscles.

 Le cerveau humain contient environ cinquante milliards d'unités cellulaires organisées en réseaux. Certains neurones peuvent avoir jusqu'à 1000 connexions avec d'autres neurones. Les observations au microscope électronique ont confirmé l'hypothèse faite à la fin du XIXème siècle  par l'Espagnol Ramon y Cajal  : les cellules nerveuses sont des unités indépendantes, séparées les unes des autres par un intervalle, le synapse. Edelman, neuroscientifique américain, notera qu'il y a plus de synapses dans le cerveau que d'étoiles dans l'Univers. Cette centrale de communications fonctionne par l'intermédiaire de réactions électriques et de réactions chimiques complexes. On a découvert à ce jour de nombreuses substances fabriquées par le cerveau, les neurotransmetteurs. Elles sont mises en réserve dans des petits sacs, les vésicules synaptiques situées à l'extrémité des axones. La synthèse des neurotransmetteurs nécessite de l'énergie. Bien que le cerveau ne représente que 2% du poids du corps, il consomme 20% de toute l'énergie utilisée par l'organisme au repos.

Morphologie du cerveau

 Le cerveau apparaît comme un organe composé de couches  successives qui se sont ajoutées au cours de l'évolution. Le premier étage de ces couches nous vient des grands reptiles de la préhistoire qui vivaient il y a 250 à 300 millions d'années.  Les cellules de cette couche assurent notre adaptation à notre environnement :  réflexes de combativité, d'agressivité, de défense du territoire et certains comportements instinctifs. Le deuxième étage est apparu il y a quelque 200 millions d'années chez les premiers mammifères. Il est le siège d'émotions élémentaires, de certaines formes de mémoire, de l'odorat. Le troisième étage plus récent, apparu il y a environ 500 000 ans,  est caractéristique de l'homme. Son développement a été fulgurant. Les possibilités d'association sont alors devenues de plus en plus complexes. Elles permettront à l'homme l'invention et l'abstraction.

 La majeure partie du cerveau est formée de deux hémisphères cérébraux séparés par une fissure où s'étend le corps calleux, ensemble des fibres qui constituent la voie de communication entre les deux hémisphères. Ceux-ci dessinent de nombreuses circonvolutions. Leur signification reste encore mal comprise. Le cortex ou substance grise, situé à la superficie des hémisphères, est constitué de cellules et de fibres nerveuses. Il est le siège des fonctions les plus élevées du cerveau. Sous le cortex, la substance blanche est faite d'axones provenant du cortex.

 Le cortex présente diverses régions anatomiques. La scissure de Sylvius sépare les lobes frontal et pariétal en haut du lobe temporal en bas. Le sillon de Rolando sépare le lobe frontal antérieur du lobe pariétal plus postérieur. Le lobe occipital est moins bien individualisé. Un cinquième lobe, l'insula est au fond de la scissure de Sylvius.

 A l'intérieur du cerveau, sous chaque hémisphère, se trouvent le thalamus, relais important des informations auditives, visuelles et tactiles vers les hémisphères cérébraux et les corps striés ou système extra-pyramidal. Leur  structure est encore mal comprise mais on sait que leur rôle est important dans certains troubles cliniques comme la maladie de Parkinson. Sous le cerveau et en arrière, le cervelet intervient dans le tonus musculaire et contrôle l'équilibre.

 Des structures en anneaux bordent l'intérieur des hémisphères et constituent le système limbique  formé de plusieurs éléments dont l'hippocampe, le fornix. Ce groupe  joue un rôle fondamental  dans le contrôle des réponses émotionnelles : la colère, la peur, la joie. Il intervient également dans les mécanismes d'apprentissage et de mémoire. Le système limbique est relié à une petite formation à la base du cerveau, l'hypothalamus qui sécrète des hormones réglant les fonctions physiologiques du corps. Le bulbe contrôle le centre des réflexes cardiaques et respiratoires.

 Une des particularités du cerveau humain est que chaque hémisphère reçoit en priorité les informations provenant du côté opposé du corps : les sensations provenant de la partie gauche du corps et les mouvements de cette même partie passent surtout par l'intermédiaire de l'hémisphère cérébral droit et vice versa. Il existe également une spécialisation de chacun d'eux. L'hémisphère gauche contrôle le logique, le rationnel, les chiffres et les symboles ; le droit l'intuitif, l'émotionnel, l'artistique, la reconnaissance des formes et de la musique.

La génération de l'impulsion nerveuse

 "Les vingt dernières années nous en ont plus appris sur le fonctionnement du cerveau que les vingt siècles précédents" (Claude Kordon, neurobiologiste). Le procédé de transmission de l'information nerveuse est compris et l'on peut se demander s'il faut admirer davantage l'évolution des processus de la vie qui aboutit à une minutieuse précision ou la recherche qui permet de les déchiffrer.

 L'influx nerveux se propage par une transmission de nature électrique et chimique. De façon schématique, l'impulsion électrique prend naissance dans le corps cellulaire du neurone et progresse le long de l'axone vers les terminaisons par un procédé qui diffère de celui de la transmission de l'électricité dans un conducteur. Les cellules de l'organisme baignent dans un liquide dont la composition rappelle celle de l'eau de mer, du fait sans doute que la vie a commencé dans le milieu marin. Ce liquide contient des molécules de sodium ayant perdu des électrons, ce sont  des ions positifs de sodium, et des molécules de chlore ayant gagné des électrons, ce sont des ions négatifs de chlore. L'intérieur du neurone est  riche en ions potassium positifs et en protéines chargées négativement.

La membrane de la cellule renferme une pompe sodium-potassium qui rejette les ions sodium hors de la cellule et y introduit les ions potassium. Quand la cellule est au repos, cette pompe assure une différence de charge constante entre intérieur et extérieur de la cellule : c'est le potentiel de repos membranaire. La membrane cellulaire est percée également de pores. La stimulation électrique d'une région  de la membrane y provoque leur ouverture. La concentration  en ions sodiques étant beaucoup plus importante à l'extérieur de la cellule qu'à l'intérieur, les ions sodium passent par ce pore à l'intérieur  et modifient en cette région le  potentiel électrique. Les pores restent ouverts jusqu'à ce que ce potentiel atteigne un certain niveau, le potentiel d'action, puis ils se referment. Le potentiel d'action, constant, agit sur l'ouverture des pores voisins situés sur la partie de l'axone la plus éloignée du stimulus initial. Cette excitation se propage ainsi  jusqu'à un évasement à l'extrémité de l'axone, la synapse. Dans la sclérose en plaque, la myéline contenue dans certaines fibres nerveuses et qui joue un rôle important dans la vitesse de transmission n'est plus synthétisée. Les impulsions nerveuses sont donc ralenties, ce qui a des répercussions dramatiques sur l'activité musculaire.

 La synapse, contient  les neurotransmetteurs. Le signal électrique qui l'atteint libère un de ces neurotransmetteurs. Celui-ci franchit l'intervalle synaptique pour parvenir dans la cellule voisine où il agit sur un récepteur spécifique qui déclenche à son tour une réponse électrique. Le rôle des prolongements d'un neurone, les dendrites et les axones, est d'orienter d'une manière très précise la réception et la transmission des messages dans un laps de temps de l'ordre de la milliseconde. L'immense majorité des connexions entre neurones répond à ce mode de communication chimique.

 Il y a encore une vingtaine d'années, on ne connaissait qu'une vingtaine de molécules biologiques ayant une fonction de signal intercellulaire. On en recense aujourd'hui plus de deux cents. Les peptides, constituées par la combinaison de quelques molécules d'acides aminés; jouent des rôles complexes encore mal élucidés. Parmi elles, les endorphines et les enképhalines  peuvent tempérer la douleur et les émotions sans altérer la conscience. Certaines conditionnent l'acquisition et la conservation de la mémoire, d'autres ont un rôle inverse et tendraient à effacer le souvenir de la douleur.

 Si les connaissances acquises sur l'anatomie et la biochimie du cerveau sont abondantes et progressent, cet organe, le plus complexe de l'homme, reste encore mystérieux. On connaît le principe de transmission des signaux électriques et chimiques  mais on est incapable encore d'expliquer comment ils se transforment en  perception d'une couleur, d'un son, d'une odeur. L'une des raisons de cette difficulté est que, si de nombreux spécialistes des neurosciences ont mis en évidence des zones du cerveau ayant chacune une fonction particulière,  c'est  l'ensemble du réseau des neurones qui intervient dans nos sensations et permet d'assurer la réalisation d'une tâche donnée. Un neurone n'est jamais en inactivité totale. Il oscille sans arrêt d'un état  d'excitation à un état de repos relatif (d'après Science et Avenir, L'Esprit-cerveau ).

Où est le siège de la pensée ?

 Créer, réaliser, parler, raisonner, réfléchir, imaginer, expliquer, compter, mémoriser, calculer, traduire, généraliser, deviner, choisir, méditer, analyser.... Ce sont-là quelques unes des facultés  de la pensée humaine, de l'Esprit. Par opposition à la matière du cerveau humain constituée de cellules, l'Esprit est un principe immatériel. Nous avons conscience d'être une individualité dans un environnement extérieur à nous-mêmes, de penser, de vouloir, de nous émouvoir. Mais la pensée est-elle le reflet d'influx nerveux ou les produit-elle ? Comment naît-elle ? Où ?

 Au VIème siècle av. J.C. Alcméon, premier représentant de l'Ecole médicale de Crotone, affirmait  que  "la conscience  a son siège dans le cerveau", croyance qui sera reprise par quelques sages de l'Antiquité grecque tels que Hippocrate, Démocrite et Platon. Aristote (IVème siècle av. J.C.), localise l'âme dans le coeur. Au IIème siècle ap. J.C., le plus illustre médecin grec, Galien, soutient, quant à lui, que le  pneuma  ou  Esprit en soi, provenant de l'air environnant, est inspiré par les poumons puis combiné aux Esprits naturels produits par l'action du foie sur les aliments pour former les Esprits vitaux.  Ceux-ci parviennent au cerveau où ils sont transformés en Esprits animaux. Les nerfs sont des tubes creux qui véhiculent les esprits animaux vers les muscles qui s'en trouvent dilatés. Cette dilatation attire les extrémités des muscles l'une vers l'autre, ce qui provoque leur contraction. Galien, comme Aristote jouissaient d'un si grand prestige que leurs idées seront encore enseignées jusqu'à la Renaissance, quand William Harvey aura montré que le coeur est une pompe musculaire.

 Quelles que soient les réponses apportées,  l'origine de la pensée est une question que des hommes se sont posée depuis l'Antiquité. Elle se renouvellera au cours des siècles et restera jusqu'à nos jours d'actualité, aucune réponse définitive ne pouvant clore le débat.

L'esprit et la croyance en Dieu

 Au XVIIème siècle, Descartes (1596-1650) fut l'artisan de la conception du dualisme : la matière et l'esprit sont, à l'origine, deux principes irréductibles, opposés. 

Tout ce qui peut penser est esprit. Mais puisque le corps et l'esprit sont réellement distincts, nul corps n'est esprit. Donc nul corps ne peut penser. (Réponses aux secondes objections - La Pléiade, 1953).

 Rien ne s'opposait alors à la croyance en l'immortalité de l'âme, dogme fondamental du christianisme édicté en 1513.   

 Pour le philosophe hollandais Spinoza, Dieu est la seule substance dotée d'une infinité d'attributs. L'homme n'en connaît que deux : l'étendue et la pensée. Il est une collection de ces deux modes. En lui l'âme et le corps n'interagissent pas mais fonctionnent en quelque sorte parallèlement.

 Tous les grands fondateurs de la Science moderne, Copernic, Kepler, Galilée, Pascal, voient au sommet de l'existence une pensée pure qui meut tous les êtres, et cette pensée est Dieu. Leurs travaux et les résultats de leurs recherches ne leur font pas douter de son existence. Newton lui-même, ce grand savant père de la théorie de la gravitation, croit en Dieu. Mais il considérait l'esprit de l'homme comme de nature directement accessible à l'expérience. La lumière était la direction privilégiée vers laquelle il lui semblait que devaient s'orienter ces recherches.

 Ne serait-il pas possible, écrit-il, que les corps et la lumière se transforment les uns dans les autres ? Et ne serait-il pas possible  que les corps reçoivent la plus grande part de leurs principes actifs des particules de lumière qui entrent dans leur composition ?... Cela étant admis, puisque la lumière est le plus actif de tous les corps que nous connaissons, et puisque cette lumière fait partie de tous les corps composés par la nature, pourquoi ne serait-elle pas le principe régissant toutes les activités ?

 Newton distinguait une lumière phénoménale, celle qu'entend le sens commun, et une lumière nouménale, virtuelle, intervenant dans les mécanismes du vivant et porteuse de l'esprit. Trois siècles plus tard, le physicien et philosophe Jean E. Charon bâtira une théorie où l'esprit est contenu dans chaque électron de notre corps. Comme ces particules possèdent une vie pratiquement éternelle, notre esprit, lui aussi, sera présent tant que durera notre monde (Jean E; Charon, L'Esprit, cet inconnu, Albin Michel) 

 Malebranche (1638-1715) voit en Dieu l'unique cause agissante. C'est Lui qui, à l'occasion des idées et des sentiments de l'âme, produit dans notre corps les mouvements correspondants.

Naissance du matérialisme

 La conception radicalement dualiste de Descartes et l'occasionnisme de Malebranche, qui établissent toutes les deux le lien de l'esprit avec Dieu, ne vont pas survivre au bouleversement de la pensée que va connaître le XVIIIème siècle, L'euphorie du matérialisme, doctrine selon laquelle la matière seule est réelle, saisit alors les philosophes. Dans cette vision nouvelle,  La Mettrie (1709-1751), achève son ouvrage, L'homme-machine, en concluant  qu'il n'y a dans l'Univers qu'une seule substance diversement modifiée. "L'âme n'est qu'un principe de mouvement, ou une partie matérielle sensible du cerveau".  L'ingénieur Vaucanson (1709-1782) réalise des automates qui anticipent selon lui la création d'un "homme artificiel". Dans son Système de la nature (1770), le baron d'Holbach formule les articles de la nouvelle foi.

 Ceux qui ont distingué l'âme du corps ne semblent avoir fait que distinguer son cerveau de lui-même ; c'est à l'aide de cet organe intérieur que se font toutes les opérations qu'on attribue à l'âme, ce sont des impressions, des changements, des mouvements communiqués aux nerfs qui modifient le cerveau ; en conséquence, il réagit, ou bien agit sur lui-même et devient capable de produire au-dedans de sa propre enceinte une grande variété de mouvements, que l'on a désignés sous le nom de facultés intellectuelles.

 A la fin du XVIIIème siècle, l'allemand Franz-Joseph Gall identifie le cortex cérébral   comme siège des fonctions intellectuelles et fonde la phrénologie, science de la pensée. Gall croyait que les contours du crâne reproduisaient ceux du cerveau,  révélant ainsi les facultés mentales sous-jacentes et permettant de localiser certaines fonctions en des points précis. Cette méthode d'observation, pratiquée jusqu'en 1907 avec un appareil électrique, le phrénomètre, inaugurera  une série de découvertes sur la structure du cerveau. 

 En 1802, Cabanis, médecin et philosophe membre de l'Académie française veut mettre fin à toute controverse sur la nature de l'esprit et affirme que "le cerveau sécrète la pensée comme le foie la bile". Quant à ce qu'on nomme esprit, on ne peut faire aucune étude scientifique car il ne se prête ni à l'observation, ni à l'expérience.

 La localisation dans le cerveau, par  les neurophysiologistes, de vingt-sept "facultés morales et intellectuelles" enthousiasme Auguste Comte. Dans son Cours de Philosophie positive (1830-1842), ce philosophe enseigne que l'esprit humain, désireux d'expliquer l'Univers, passe successivement par trois états : il commence par voir partout des dieux, puis des forces abstraites et enfin des lois. L'unique fondement de la science est donc l'observation des états positifs et l'expérience.

 Dans l'état positif, l'esprit humain reconnaissant l'impossibilité d'obtenir des notions absolues, renonce à chercher  l'origine et la destination de l'Univers et à connaître les causes intimes des phénomènes pour s'attacher uniquement à découvrir par l'usage combiné du raisonnement et de l'observation, leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude (Cours de Philosophie positive, Première leçon).

 Dans son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1865), Claude Bernard montre que la médecine doit prendre place également parmi les sciences expérimentales où "l'homme devient un inventeur de phénomènes, un véritable contremaître de la création". Comme la physique, elle est une science exacte.

 La thèse "localisationniste"  selon laquelle des aires du cortex correspondent à des fonctions définies est confirmée par le chirurgien Broca qui constate, en 1861, qu'une lésion du lobe frontal gauche provoque la disparition du langage articulé. A la fin du XIXème siècle, les travaux de Brodman conduisent à diviser le cerveau en cinquante-deux aires supportant chacune une fonction motrice particulière :  aire de la motricité, de la sensibilité corporelle, de la vision, de l'audition, de l'olfaction, de la compréhension du langage, de la prévision et de la délibération. Le cerveau est observé scientifiquement. Les progrès de la biologie semblaient avoir définitivement écarté de cet organe matériel la conscience, l'esprit.

 Devant des certitudes qui paraissaient bien établies, le philosophe Bergson s'interroge. La thèse localisationniste et les travaux de Brodman ne l'ont pas convaincu. Cherchant à prévenir les débordements enthousiastes du scientisme, il formule des objections :  

 La conscience est incontestablement accrochée à un cerveau, mais il ne résulte nullement de là que le cerveau dessine tout le détail de la conscience, ni que la conscience soit une fonction du cerveau.

 Et Bergson ajoute :

 Autant vaudrait croire que le vêtement et le clou auquel il est accroché sont la même chose, puisque le premier tombe si le second est arraché.

 Mais Bergson, le philosophe, veut défendre la liberté de l'homme et laisse aux neurobiologistes le soin d'apporter la preuve de sa non-liberté. 

 Je crois que si notre science du mécanisme cérébral était parfaite, et parfaite aussi notre psychologie, nous pourrions deviner ce qui se passe dans le cerveau pour un état d'âme déterminé ; mais l'opération inverse serait impossible, parce que nous aurions le choix, pour un même état du cerveau, entre une foule d'états d'âme différents, également appropriés. (Extrait de La naturalisation de l'esprit par Jean-Michel Besnier- Science et Avenir, hors série  N° 97)) 

L'Esprit-cerveau

 En 1913 naît Le Behaviorisme. L'auteur de cette école, John Broadus Watson, exclut du vocabulaire scientifique tous les termes subjectifs comme "sensation, perception, image, désir, but, et même pensée et émotion dans leur définition subjective". Les behavioristes veulent prouver "que l'on peut rendre compte de manière adéquate et compréhensible du comportement humain sans recourir au concept philosophique d'esprit ou de conscience". Le behavioriste n'étudie que les aspects objectifs et mesurables du comportement. L'esprit n'est plus qu'un  mot vide de sens. L'homme agit par  enchaînement de réflexes conditionnés. Le behaviorisme a dominé la psychologie universitaire aux Etats-Unis, puis en Europe. Il a soulevé de violentes réactions de ceux qui rejettent  cette école déshumanisante de l'homme à leurs yeux.

 En 1943, Xarren S. Mc Culloch et Williand Pitts  affirment que le cerveau  est une machine logique. Comprendre une phrase, conduire un raisonnement, préparer un mouvement, qui sont des événements de l'ordre de l'esprit, peuvent naître par le jeu de lois naturelles d'une matière convenablement organisée. Poursuivant les recherches dans cette optique, les sciences cognitives  apparaissent aux Etats-Unis dans les années 1950, Leur objectif est de  fonder une science des choses qui pensent comme il y a une science des choses qui vivent. Le problème de l'esprit et du cerveau, étudié scientifiquement, pourrait être définitivement élucidé. Les recherches dans cette branche nouvelle des sciences cognitives  n'aboutissent pas cependant à un accord unanime. Les théories restent très partagées et conduisent même parfois à des querelles idéologiques. Quand, en 1983, Jean-Pierre Changeux écrit :

 L'homme n'a plus rien à faire de l'Esprit, il lui suffit d'être un Homme neuronal .

Alan Turing, par contre,  remarque :

 Si des opérations du cerveau peuvent être expliquées en termes mécaniques, cela ne correspond pas réellement à l'esprit : c'est une sorte de peau qu'il convient d'éplucher si nous voulons trouver l'esprit véritable. Mais nous ne découvrons alors qu'une deuxième peau à éplucher elle aussi. En  procédant ainsi, arriverons-nous enfin à l'esprit véritable ou terminerons-nous par la peau qui ne contient plus rien ?

 Depuis les années soixante-dix, de nouvelles techniques d'imagerie cérébrale ont permis de "voir" fonctionner le cerveau humain. Parallèlement à ces découvertes, des neuro-biologistes, des philosophes, des mathématiciens ont porté leurs efforts de recherche et de réflexion sur les processus mentaux. Des publications, des colloques nombreux soulèvent des polémiques qui n'ont jamais été éteintes.

 Pour Johnson-Laird, la pensée peut être modélisée à l'aide de programmes d'ordinateur. Mais des philosophes pourtant très convaincus de l'Intelligence artificielle à ses débuts formulent  des avis très négatifs sur l'intérêt de cette voie de recherche. Les ordinateurs ne produiront jamais la pensée humaine. Le mathématicien  R. Penrose, qui rejette également cette voie de recherche tente de comprendre le fonctionnement de la conscience à partir de neurones  "dotés de sensibilité  quantique".

 Le neuro-scientifique américain Edelman fait "émerger" la conscience de l'organisation de systèmes de neurones connectés, de boucles nerveuses entre certaines parties du cerveau. Mais la nature de la conscience elle-même reste toujours aussi énigmatique.

 Pour le philosophe D. Dennett, il n'y a pas dans le cerveau un flux de conscience unique mais de multiples circuits spécialisés qui créent des versions multiples au fur et à mesure qu'ils opèrent.

 J.C. Eccles, prix Nobel de médecine en 1964,  soutient l'opinion étonnante  qu'il existe une conscience indépendante du cerveau. Le cortex cérébral est constitué d'unités spatiales formées d'un ensemble de neurones. L'esprit agit directement au niveau de certains de ces modules.

 Les nouvelles techniques d'imagerie médicale permettent de visualiser directement l'activité des diverses zones cérébrales. On ne peut pas cependant lire dans l'esprit, voir la conscience. Des phénomènes élémentaires comme la perception et la mémoire ne sont toujours pas parfaitement compris. Des faits cliniques prouvent  même que ces facultés, comme d'autres fonctions cérébrales, sont indissociables, ce qui devrait conduire à réviser le dogme de leur  localisation dans des aires définies. Les théories contemporaines  laissent une série de questions fondamentales sans réponses. Actuellement, la théorie adoptée est celle du double aspect, esprit-cerveau, où la conscience représente la face subjective, le cerveau la face objective. (Sciences et Avenir, L'Esprit-Cerveau)

 Pour Thomas Nagel, toutes les théories, quelles qu'elles soient, sont insatisfaisantes car il semble difficile d'étudier le phénomène intérieur, subjectif, qu'est la conscience, de l'intérieur, à partir d'une approche objective. Ce philosophe fait remarquer, avec humour, qu'on aura beau étudier le fonctionnement de l'appareil nerveux de la chauve-souris, l'effet que cela fait à une chauve-souris d'être une chauve-souris nous échappera toujours. Le caractère subjectif de l'expérience de la chauve-souris est inaccessible à tout observateur extérieur. Il en va de même pour le caractère subjectif de l'expérience humaine.

L'Univers, une pensée ?

 Vers les années 1970, des physiciens et des astronomes, parmi les plus éminents, se sont réunis à Princeton et à Pasadena aux Etats-Unis. Une tendance nouvelle s'est dégagée de leurs travaux. Elle tendrait à penser que ce que nous nommons Esprit semble être indissociable de tous les phénomènes de l'Univers, qu'ils soient physiques ou psychiques. Déjà l'astronome physicien et mathématicien britannique James Jeans (1877-1946) remarquait que "l'Univers commence à ressembler plus à une grande pensée qu'à une grande machine".

 L'Esprit ne serait-il pas alors un privilège de notre cerveau ? Existerait-il  une pensée partout présente dans l'Univers ? Une pensée qui s'enrichit depuis le big-bang ? Qui guide l'évolution de l'Univers dans sa complexification croissante ? Comme l'humanité elle-même a pu évoluer avec la pensée de l'homme qui a créé l'outil  indispensable à cette évolution  : les mathématiques.

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