La connaissance par la raison

La science est la quête de la Vérité.

Mais la Vérité n'est pas acquise une fois pour toutes. Elle exige une remise en cause continuelle des connaissances. "Elle est morte dès sa naissance, comme tout ce qui vit." (Jean Rostand).

 La recherche pure conduit aujourd'hui à l'étude de l'infiniment petit, à celle de l'infiniment grand. Les scientifiques ont à leur disposition des instruments complexes, superpuissants, qui leur permettent de mieux comprendre la structure de la matière jusqu'à ses éléments fondamentaux. Il leur est possible d'observer des objets célestes jusqu'aux confins de l'Univers. Leur lumière ne nous parvient pas instantanément, ce qu'ils voient date de l'époque de sa formation, il y a une dizaine de milliards d'années. Mais les questions essentielles que l'homme se pose restent toujours sans réponse.

 Il y a d'abord la célèbre interrogation de Leibniz : "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?" Il y a ensuite : "Pourquoi ce quelque chose a-t-il évolué de l'état de chaos où il se trouvait il y a 15 milliards d'années jusqu'à l'état extraordinairement organisé dans lequel nous le trouvons aujourd'hui ?"

Il y a de bonnes raisons d'être sceptiques quant à la possibilité de donner une réponse adéquate... On peut évoquer une difficulté fondamentale de laquelle il est bien difficile d'échapper. La démarche scientifique habituelle consiste à chercher à expliquer quelque chose en termes d'autres choses... Il est impensable d'expliquer quelque chose en termes de rien. Or, c'est bien à cela que nous amène toute tentative d'expliquer la Création au sens propre du mot. En reconnaissant le caractère tautologique de ces questions, on pourrait être tenté de les récuser comme inutiles et futiles. On aurait tort je pense. Elles sont d'une importance capitale, même si nous devons sans doute perdre l'espoir d'y répondre. (Hubert Reeves, Préface à l'ouvrage de Dominique Proust, L'harmonie des Sphères)

 Les scientifiques se sont engagés dans une aventure passionnante dans laquelle il nous est impossible de les suivre.

D'une part, parce que l'outil indispensable dans tous les domaines de leurs recherches, les mathématiques, requiert une formation loin d'être accessible à tous. Et d'autre part, parce que l'élaboration de la physique moderne oblige à rompre avec la logique, ce qui n'est pas la moindre difficulté. Comme le remarque Jean Heidmann, astronome à l'observatoire de Paris : "Quand on fait de la Science, il faut souvent laisser le bon sens de côté". Des paradoxes déconcertants surgissent. Chaque fois que l'un d'entre eux apparaît, le doute, les contradictions, les passions troublent le monde scientifique. Ce qui était certitude doit être reconsidéré. Des théories doivent être modifiées.

 Aussi, pour la plupart, nous avons renoncé à nous informer sur les connaissances acquises et nous ignorons les progrès accomplis en recherche pure.

 Et en fait, que nous importe de savoir que toute matière inerte ou vivante, notre corps même, est constituée de particules infiniment petites dont la plupart ont été formées aux premiers instants de la formation de l'Univers, il y a des milliards d'années, ou au coeur des étoiles pour les plus "récentes" ? Que nous importe de savoir quels principes régissent l'infiniment petit, ce qui se passe dans l'infiniment grand ? Ces connaissances amélioreraient-elles  nos conditions de vie actuelle ? Pourraient-elles résoudre nos problèmes économiques et politiques ?

 La réponse immédiate est que rien ne serait changé. Mais n'est-il pas étrange cependant que nous nous enfermions dans des doctrines métaphysiques ou religieuses concernant la création de l'Univers, l'apparition de la vie et celle de l'homme sans tenter de connaître ce que la science peut nous apprendre aujourd'hui dans ces domaines de la recherche et de raisonner avec des connaissances qui, pour la majorité d'entre nous, sont celles de nos ancêtres vivant il y a plusieurs siècles?

La Science est-elle accessible à tous ou doit-on considérer que ce savoir est réservé aux spécialistes qui constitueraient de ce fait une élite privilégiée ?

 De l'avis de certains savants, la vulgarisation déforme la réalité. Sans avoir acquis un langage mathématique suffisant, la connaissance scientifique est, selon eux, impossible.

 D'autres ne partagent pas cette opinion.

 La plupart des idées fondamentales, dans les sciences, sont dans leur essence, simples, et peuvent, en règle générale, être exposées dans un langage accessible à tous  (Albert et Léopold Infeld, L'évolution des idées en physique).

 Jean Rostand estimait ce travail indispensable et dans son ouvrage "Le droit d'être naturaliste" (1963), exprimait l'intérêt des ouvrages de vulgarisation. 

Multiples et de conséquence majeure sont en effet les fonctions de la vulgarisation scientifique. Elle protège, corrige et complète l'instruction scolaire, inévitablement en retard sur la marche du progrès ; elle éveille des vocations de chercheurs et par là, sert également du fait qu'initiant le grand nombre à la puissance et à l'efficacité de la science, elle obtient pour celle-ci l'audience et le soutien de l'opinion ; elle établit un lien entre les spécialistes de diverses disciplines, car c'est bien grâce à elle que le physicien n'ignore pas tout de la biologie en train de se faire, ni le biologiste de la physique ; c'est elle qui enseigne - ou pourrait enseigner - les hommes de gouvernement qui, de plus en plus, auraient besoin de ne pas rester entièrement étrangers aux acquisitions de la science.

 Inacceptable aujourd'hui la séparation de l'homme de science d'avec l'homme tout court ; inacceptable une ségrégation fondée sur l'inégalité des connaissances. Qu'on le veuille ou non, le laboratoire, dès maintenant, communique avec la rue. La science fait plus que nous concerner à tout moment de notre vie quotidienne, elle nous poursuit, elle nous pourchasse. Ne sommes-nous pas tous, tant que nous sommes, devenus d'involontaires cobayes depuis que la désintégration atomique, sans nous demander notre avis, nous loge dans les os de malfaisantes particules ?

 L'obligation de subir suffit à légitimer le droit de savoir. On voit clairement approcher le moment où l'homme de la rue aura son mot à dire touchant les grands problèmes sociaux, internationaux, moraux que soulèvent depuis peu, certaines applications de la science, et où peut-être le spécialiste lui-même, las de porter tout seul la charge de trop pesantes responsabilités, se félicitera de trouver dans la conscience populaire une compréhension et un appui. Tous les hommes ont droit à recevoir le vrai, et le vrai a droit à parvenir jusqu'à tous.

S'adressant aux scientifiques, le physicien autrichien Erwin Schrödinger déclarait :

 Si vous ne parvenez pas, à long terme, à dire à tous ce que vous avez fait, votre oeuvre demeure sans valeur. (Science et humanisme)

 Le vaste domaine des connaissances, leur très grande diversité, nécessite des connaissances si complexes qu'elles contraignent les scientifiques à l'extrême spécialisation. Nul esprit n'est assez vaste aujourd'hui pour s'ouvrir à tout le savoir actuel. Reste pour le profane qui ne peut prétendre ni à l'universalité ni à la spécialisation de suivre le conseil de Pascal et de s'efforcer, pour le mieux, à savoir quelque chose de tout. Mais ce "butinage", très superficiel, et de ce fait, inexact, nous permet-il d'en tirer un enseignement ?

 De toute évidence, et sans avoir acquis pour cela une formation mathématique ou scientifique de haut niveau, le principe essentiel que chacun peut dégager de la curiosité qu'il prête à la science est que l'Evolution est une loi universelle, non seulement en ce qui concerne le Cosmos et la vie, mais également pour ce qui est de nos connaissances et de l'image qu'elles nous donnent de la Réalité. La conclusion simple, indubitable, est qu'aucune vérité scientifique n'est définitivement acquise.

 Mais il est difficile à l'homme de vivre dans le mystère troublant, parfois angoissant, de l'inconnu. Les vérités mystiques sont la Lumière qui, de tout temps, ont guidé ceux qui ont un besoin absolu de certitude. Ces vérités, pour ceux qui en font leur credo, sont bâties sur des dogmes jugés incontestables. Le fondement de la Foi est la croyance aveugle. A l'opposé de cette attitude, en science, les certitudes sont souvent remises en question.

 La véritable science enseigne par-dessus tout à douter et à être ignorant (Miguel de Unamuno, Le sens tragique de la vie).

 Ainsi, Science et Religion sont deux regards différents portés sur le monde.

Elles ont été longtemps en conflit. De l'avis de croyants et de nombreux scientifiques, elles peuvent cohabiter, ce qui semble paradoxal. Mais la science elle-même se trouve parfois face au non-sens qui n'est que ce qui demeurait jusqu'alors incompréhensible et qu'il faut bien parfois admettre. L'histoire de la Science nous invite à la Sagesse. Elle a, dans ce sens, un rôle essentiel dans l'avenir.

 Un jour viendra peut-être - qui sait si ce n'est pas aujourd'hui ? - où la science reprendra sa figure normale : source de sagesse et non de puissance, à l'égale de la musique et de la poésie (Charles Morgan, Le Cristal ardent)

 Ceux que la curiosité d'esprit conduit sur les chemins de la découverte scientifique ouverts par les pionniers de la recherche ne peuvent qu'être frappés par le merveilleux de l'Univers. La Beauté est dans les conjonctures originelles qui ont rendu possible la formation des particules fondamentales. Elle est dans l'extrême précision des paramètres qui ont permis aux Forces de se diversifier. Elle est dans le fantastique ballet cosmique des milliards de galaxies peuplées de milliards d'étoiles. Elle est dans la Vie qui jaillit, se multiplie, s'adapte, se diversifie. Elle est dans cet organe complexe, mystérieux, le cerveau dont l'évolution a abouti chez l'homme à la conscience, à l'intelligence. La Beauté est dans l'abstraction du langage mathématique inventé par cette intelligence et qui permet de découvrir l'harmonie du monde.

On peut croire que la Beauté de l'Univers est le fruit du hasard. Que l'on sache alors préserver amoureusement cet univers qui nous est proche, notre Terre, la Vie qui y est apparue si, du chaos universel, elle est née de circonstances fortuites.

Et l'on peut aussi avoir la conviction que cette Beauté est l'oeuvre d'une Intelligence suprême, omniprésente, que la vérité est en Dieu. Mais que cette croyance ne conduise pas au sectarisme aveugle. Aimer Dieu, n'est-ce pas aimer son oeuvre, aimer l'Homme, sa créature, même s'il diffère de soi ?

 Et l'on peut aussi avoir la conviction que cette Beauté est l'oeuvre d'une Intelligence suprême, omniprésente, que la vérité est en Dieu. Mais que cette croyance ne conduise pas au sectarisme aveugle. Aimer Dieu, n'est-ce pas aimer son oeuvre, aimer l'Homme, sa créature, même s'il diffère de soi ?

 Imposer sa Foi par des actes barbares, c'est prouver l'inexistence de Celui que l'on dit être Amour.

 La Science, à la recherche continuelle de la Connaissance, n'impose pas ses théories par la force. Dieu non plus. Ce sont les hommes dans l'erreur qui en font usage.

Ensemble, Science et Religion ont à lutter contre l'intolérance dont les conséquences peuvent devenir catastrophiques pour l'humanité

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