Deux regards différents sur le monde

 Pendant longtemps l'homme a cru vivre sur une planète immobile au centre du monde créé par Dieu. La science est venue bouleverser cette croyance. Il a fallu au XVIème siècle une bien grande audace de la pensée pour concevoir, contrairement aux apparences, que la Terre tourne autour du soleil, et contrairement à un "savoir" transmis depuis dix-neuf siècles, cet enseignement ayant été donné par Aristote, trois siècles av. J.C. La Vérité, lorsqu'elle bouleverse des idées profondément enracinées avec le temps, ne peut être acceptée que lorsqu'elle  s'adapte aux capacités intellectuelles d'une époque prête à la recevoir.

 Le langage mathématique, ce merveilleux cadeau que nous ne comprenons pas, ni ne méritons, selon le jugement du mathématicien Eugène Wigner, a permis d'élargir le champ de la réflexion, de pénétrer dans l'inconnu, de créer un modèle de l'Univers ordonné par des lois.

Celles-ci permettront de connaître les mouvements des corps célestes. Des phénomènes comme occultation, éclipse, passage de comète seront expliqués et prévus. L'observation confirmera l'exactitude des calculs. Ces recherches, qui ont débuté au XVIIème siècle, n'étaient pas entreprises dans le but de nier l'existence de Dieu. Les découvertes, en dégageant l'ordre des choses, ne faisaient que conforter la croyance en Sa puissance. Si des lois existaient, c'est parce que Dieu les avait créées. Telle était la pensée de Newton. Le Système du monde, titre de la Troisième partie des Principia, a été établi par Dieu à l'origine, au moment de la Création. Dieu assiste ensuite à son évolution. Elle continuera  sans qu'elle ait besoin de Lui.

 La Nature agit toujours sans relâche jusqu'à son dernier terme, et puis elle cesse car, dès le commencement, il lui a été accordé qu'elle pourrait s'améliorer dans son cours, et qu'elle parviendrait enfin à un repos solide et entier, auquel pour cet effet elle tend de tout son pouvoir. 

 Pour l'Eglise, la Vérité est dans la Bible. Son opposition à toute attitude réfléchie, déclarée subversive, est peut-être, a contrario, une des raisons pour laquelle l'esprit scientifique va poursuivre ses efforts. La science connaîtra un développement prodigieux et l'athéisme glorifiera  la Raison opposée à la Foi aveugle.

L'Univers fruit du hasard

 Depuis que fut découverte, en 1965, l'existence d'un bruit de fond cosmique d'ondes radio, interprété comme la rumeur affaiblie de la gigantesque explosion initiale, l'origine de l'Univers est devenue un objet de recherches fascinantes en cosmologie. Les travaux en physique nucléaire des hautes énergies ont fait découvrir une série de valeurs, de paramètres, qui règlent la Nature. C'est leur connaissance acquise par les expériences réalisées dans les accélérateurs de particules qui permet au cosmologiste d'expliquer l'enchaînement précis des phases de l'évolution  depuis le big-bang : l'apparition des particules élémentaires issues du vide quantique, leur assemblage pour former les atomes puis leurs combinaisons en molécules, constituants de toute la matière présente dans l'Univers. Dans son ouvrage Les trois premières minutes de l'univers, le physicien Steven Weinberg, prix Nobel de physique, explique pour le lecteur ni mathématicien ni physicien. ce que l'on sait aujourd'hui, avec une extrême précision, sur l'enchaînement des faits pendant cette période.

... il est remarquable qu'on puisse dire exactement ce qu'était l'univers à la fin de la première seconde, de la première minute ou de la première année. La satisfaction du physicien vient de ce qu'il peut même traiter les problèmes numériquement, et dire qu'à tel ou tel instant la température, la densité et la composition chimique de l'univers avaient telles ou telles valeurs.

 Parmi la gamme des atomes formés d'un cortège d'électrons entourant le noyau et dont le nombre varie de 1 à 92, il s'en est trouvé forcément un disposant de 6 électrons. C'est le carbone. Ce nombre d'électrons  et leur disposition qui obéit à la règle commune à tous les atomes, confère à celui de carbone des propriétés exceptionnelles. Il est unique par  la variété pratiquement sans limites des composés  qu'il peut former avec lui-même, l'hydrogène, l'oxygène, l'azote et d'autres éléments comme le phosphore et le soufre.

 Au cours de son évolution, les conditions climatiques particulières de notre planète vont permettre, par la combinaison d'atomes d'hydrogène et d'oxygène, la formation d'un composé liquide, l'eau. L'atmosphère qui se crée opère un filtrage du rayonnement solaire. Toutes les conditions physiques deviennent propices pour franchir une étape prodigieuse de l'évolution : la formation sur la planète Terre de cellules vivantes,. aux capacités extraordinaires. Ce sont elles qui construisent tous les êtres vivants. Au coeur de chaque cellule, la structure de la double hélice de l'ADN du noyau contient le code de fabrication des protéines, éléments de base des cellules, les informations qui régleront la vie de chacune d'entre elles et  leur procédé de réplication.

 D'abord isolées, les cellules s'organisent en végétaux puis en animaux. Leur code génétique contiendra également toutes les informations concernant la vie organique de l'être, végétal ou animal et son système de reproduction. Pour certaines espèces, il portera les informations propres à leur "sixième sens" comme l'orientation, celles  du langage de communication entre les individus, du rôle de chacun d'eux dans leur société pour les espèces grégaires.

 Et l'homme apparaît car il n'est qu'un maillon de cette chaîne de l'évolution.

 Tout est possible avec le temps, quand celui-ci se mesure en milliards d'années et que tous les essais  ne peuvent  immanquablement qu'avoir été tentés. L'hypothèse de Dieu n'est pas nécessaire au scientifique. L'existence de la vie dépend d'une longue suite d'ajustements précis nés du hasard. Le chimiste P.W. Atkins, de l'Université d'Oxford, accorde une possibilité à cette hypothèse. Dans son ouvrage The Creation, cité par Michael Denton  (L'évolution a-t-elle un sens ?) il écrit : 

Le hasard a peut-être débouché sur la bonne fortune. Pas du premier coup, mais à la longue. S'il décrit des cycles successifs, l'univers  peut repartir, à chaque nouveau tour, avec un arrangement différent dans les valeurs des forces. Le cycle de l'Univers où nous nous trouvons est peut-être le premier, mais peut tout aussi bien être le milliardième (...) Dans le premier cas, on peut dire que la structure de l'espace-temps a sous-tendu un assortiment de forces qui s'est trouvé, par hasard, exactement convenir pour qu'émerge la conscience, dans l'autre cas, on peut dire que la structure de l'espace-temps est retombée par hasard de nouveau sur la combinaison des forces pouvant conduire à la conscience, comme elle l'avait fait un nombre incalculable de fois auparavant, et comme elle le fera encore dans l'avenir. Il peut y avoir eu, antérieurement, des univers où la conscience ne s'est pas développée, et d'autres encore qui furent dépourvus de toute structuration de la matière. Fort heureusement, ces univers-là se sont effondrés, et nous avons pu avoir notre tour, tout comme le tour d'autres viendra peut-être encore.

 L'Univers n'est pas le fruit d'un dessein. C'était la conviction également du poète et philosophe latin Lucrèce (vers  98-65 av. J.C.) qui écrivait :

 Car, en vérité, ce n'est par l'effet d'un dessein que les premiers commencements des choses se mettent de façon très intelligente, chacun à trouver leur place adéquate (...) mais parce que, en bougeant et en essayant toutes sortes de combinaisons, ils tombent finalement sur celles qui permettent ensuite d'engendrer tout le reste (De natura rerum).  

La science face aux paradoxes

 L'homme reçoit de son environnement des signaux. Par l'intermédiaire de ses sens et de son système nerveux, ceux-ci sont transmis au cerveau. Pour le commun des mortels, la connaissance qu'il perçoit de l'interprétation des messages reçus par cet organe est la Réalité. L'homme constate qu'il est entouré d'objets. Lui-même est un individu,  c'est-à-dire, au sens propre du terme, un être indivisible.

 La Science a déduit de ses recherches que la matière elle-même est composée de particules élémentaires. Ceci a conduit, en mécanique quantique, à la théorie du discontinu. Puis la théorie de la Relativité a fait découvrir les champs de Forces où la matière n'est plus que des zones de plus forte courbure. Le Réel est apparu continu. Le scientifique a oscillé entre ces deux théories : ou  il affirme que le Réel est discontinu, c'est-à-dire, à la limite du plus petit, formé de corpuscules, ou que ce Réel, manifestation de champs de Forces, est continu. Il est reconnu aujourd'hui que ces deux théories, bien que contradictoires, opposées l'une à l'autre, doivent être admises et considérées, pour rendre compte de la Réalité, vraies toutes les deux.

 En sciences fondamentales, les scientifiques se sont trouvés ainsi face à des paradoxes, comme la dualité onde-corpuscule du photon, ou le paradoxe d'Olbers.

Le soir, après le coucher du soleil, en période de nouvelle lune, il fait nuit. Cela semble logique. Et pourtant, puisque l'Univers est infini et uniformément peuplé d'étoiles, partout où se porte notre regard nous devrions en voir une, plus ou moins lointaine évidemment, mais le ciel ne devrait pas paraître noir. C'est en 1721 que l'astronome Halley évoque ce problème et croit le résoudre en disant que des étoiles sont en effet si lointaines qu'elles ne peuvent impressionner nos sens. Cette explication n'a pas été retenue : la somme de la luminosité, même faible, d'un très grand nombre d'étoiles doit rendre le ciel brillant. En 1744, un jeune astronome, Chéseaux, calcule que la luminosité de la voûte devrait même être 90 000 fois supérieure à celle du soleil. Son raisonnement  est repris en 1823 par un médecin allemand, Olbers. Le paradoxe porte aujourd'hui son nom. Des explications diverses en ont été données. Aujourd'hui, les astrophysiciens s'accordent sur une réponse : le ciel paraît noir parce que l'Univers a eu un début et que les étoiles ont une durée de vie limitée.

 Il existe d'autres paradoxes en science, mais loin de marquer des arrêts dans les processus de recherche, leur existence même est vitale car elle mobilise l'imagination.

 C'est par le jeu des paradoxes que ce qui a été cru vrai peut cesser de l'être tout à fait. Sans eux, la théorie en place serait absolue, statique et définitive ; il n'y aurait pas de remise en cause, donc pas de possibilité d'envisager d'idées neuves, donc pas de progrès (Etienne Klein, Conversation avec le Sphinx, Les paradoxes en physique).

 Pour nous, le monde est merveilleux. Nous sommes étonnés par sa précision, par son harmonie. Pour le chercheur en physique nucléaire, l'astrophysicien, le biologiste, le monde est fantastique. Le fantastique bouscule la règle. C'est une rupture avec la logique naturelle des faits. Les scientifiques  sont aujourd'hui amenés à édifier des théories qui défient même le bon sens.

 En 1958, de jeunes chercheurs critiquèrent Werner Heisenberg et Wolfgang Pauli qui présentaient à New York leurs idées nouvelles sur la loi de parité, grandeur physique qui est conservée lorsqu'on opère une réflexion dans l'espace. Bohr intervint et fit à Pauli cette remarque étonnante :

 Nous sommes tous d'accord  que ta théorie est cinglée, la question qui nous divise est de savoir si elle est assez dingue pour avoir une chance d'être vraie. Pour moi, elle ne l'est pas assez.

 Freeman Dyson commente  cette intervention :

 L'objection du manque de folie s'applique à toutes les tentatives faites jusqu'à maintenant d'une théorie des particules élémentaires radicalement nouvelle. Elle s'applique en particulier aux illuminés, la plupart des articles soumis à The Physical Review par des illuminés sont refusés non pas parce qu'ils sont incompréhensibles, mais justement parce qu'on peut les comprendre, ceux qui sont incompréhensibles sont généralement publiés. L'apparition de la grande innovation se fera presque certainement sous une forme troublante, incomplète et désordonnée. Elle ne sera qu'à moitié comprise par le découvreur lui-même : pour tous les autres ce sera un mystère. Toute spéculation qui ne semble pas absurde au premier coup d'oeil est sans espoir (cité par Martin Gardner dans L'Univers ambidextre)

Il ne suffit pas évidemment qu'une hypothèse paraisse absurde pour être reconnue comme vraie. Elle doit être vérifiée. Elle doit se conformer à la rigueur mathématique. Elle doit être acceptée par la majorité des scientifiques. Sans avoir acquis la formation indispensable pour comprendre leurs travaux, nous ne pouvons que rester en marge de la recherche et accorder foi aux connaissances que nous permet d'approcher la vulgarisation, quand même  celles-ci défient ce que nous considérons être le bon sens.

La matière peut naître du Vide quantique.

La matière peut se transformer en énergie. L'énergie peut devenir matière.

Le temps est combiné à l'espace pour former l'espace-temps.

Avant le big-bang, il n'y avait pas d'espace, donc également pas de temps. La question de savoir ce qu'il y avait avant le big-bang ne se pose pas. Le mot Rien n'a même pas de sens.

Les trous noirs sont des points singuliers où la matière implose. Dans les trous blancs  se créeraient sans cesse d'autres mondes.

Le temps ne s'écoule pas de façon identique pour tous les observateurs. Il varie selon la vitesse de leur déplacement, selon l'attraction gravitationnelle. Il peut même, dans les trous noirs, s'écouler à l'inverse du nôtre.

Les antiparticules pourraient être considérées comme des particules qui évoluent vers le passé.

Il y aurait une infinité d'univers avec toutes les combinaisons possibles de constantes et de lois physiques. La plupart auraient eu des combinaisons perdantes et infertiles. Le nôtre a eu, par hasard, une combinaison gagnante dont nous sommes le gros lot, et ce qui apparaît comme réglage précis n'est  que pure coïncidence.

Ces vues semblent sortir d'ouvrages de science fiction. Ce sont des théories, sujets d'étude en science.

La connaissance pourra-t-elle être totale ?

 Dans l'ouvrage du professeur Pierre Auger "Tendances actuelles de la recherche scientifique", publié par l'UNESCO en 1962 et qui a fait autorité à cette époque, tous les domaines de la recherche scientifique ont été examinés et mis à la portée du grand public. Un fait est  présenté en préambule : 90%  des savants et chercheurs scientifiques qui ont existé depuis le début de l'Histoire étaient alors vivants. Au total, on estime aujourd'hui  à plus de deux millions le nombre de chercheurs dans le monde. Les journaux et revues scientifiques, dont le nombre pouvait être évalué à une centaine vers 1800, est passé à 1 000 en 1850, à plus de 10 000 en 1900, à près de 100 000 en 1960. Il avoisine le million actuellement.

 L'ouvrage du professeur Pierre Auger était monumental. Depuis, les connaissances se sont développées dans tous les domaines. Cependant, les scientifiques savent que le connu est encore petit par rapport à l'inconnu. La Connaissance n'est pas acquise une fois pour toutes. Elle est une recherche continuelle. Il y a des principes admis, qui semblent irréfutables comme la vitesse limite de la lumière, l'attraction universelle, les principes de la mécanique quantique, le big-bang. Ils ont aujourd'hui la valeur de dogmes. Ils peuvent très bien être remis en question demain. En science, il faut savoir reconnaître l'erreur pour s'approcher de la Vérité qui ne pourra jamais être connue dans sa totalité.

 La véritable science enseigne à douter et à être ignorant (Miguel de Unamuno)

 Que la science reconnaisse que des limites sont posées à la connaissance n'est pas le signe de son inutilité. Sans elle l'homme ne serait qu'un animal. En reconnaissant ses limites, la science n'avoue pas sa faiblesse. Comme le remarquait Jules Renard, elle prouve par là sa valeur, et celle de l'Esprit :

 Savoir qu'on ne peut savoir ce qui est en dehors de la connaissance, quelle conquête de l'esprit.

L'interrogation essentielle

 Pour résumer l'aboutissement actuel de la connaissance scientifique, Trin Xuan Thuan écrit dans son ouvrage La Mélodie secrète :

 La vie et la conscience peuvent jaillir de la matière sans étincelle divine car ce sont des phénomènes collectifs, des manifestations holistiques ( L'holisme est, en sciences humaines, la doctrine qui ramène la connaissance du particulier à celle de l'ensemble )

 Mais il ajoute :

Et pourtant un doute subsiste. L'évolution cosmique a été minutieusement réglée pour mener jusqu'à nous. Que les constantes fondamentales, les conditions initiales ou les lois physiques diffèrent un tant soit peu, et nous ne serions plus là pour en parler. Face à cette situation, il y a deux attitudes possibles. On peut invoquer un être suprême, auteur de ces lois, qui a tout planifié et réglé, ou faire la part belle au hasard.

 Des chercheurs, parmi les plus éminents, ont exprimé leur trouble devant la précision des constantes fondamentales, la longue chaîne de coïncidences qui semble avoir conduit inexorablement à un environnement planétaire adéquat à la vie. L'harmonie que chacun peut admirer dans l'organisation de la matière, des plantes, des animaux, est-elle le fruit du hasard ? Peut-on l'affirmer quand on s'accorde à réfuter cette possibilité dans le domaine de l'Art où l'harmonie exige la réflexion ? Peut-il en être différemment pour la construction de l'Univers ?

 En découvrant la complexité de l'enchaînement et la précision des nombres qui ont conduit les  étapes de  l'évolution, des particules élémentaires à la conscience de l'homme, des scientifiques en sont venus à se demander si l'on pouvait expliquer celles-ci par les seules conséquences du hasard et de la sélection naturelle. Que des zones du cerveau, en liaison avec l'ébauche d'un point sensible à la lumière, apparu chez les premiers organismes vivant dans le milieu marin, ait pu évoluer selon des circonstances fortuites pour permettre la perception des formes, des couleurs, du relief, est un phénomène qui reste mystérieux. Expliquez-moi l'oeil et je vous fais grâce du reste (Pierre Paul Grasse, biologiste

 Cette conjonction heureuse n'est pas la seule. Dans son ouvrage "L'évolution a-t-elle un sens ?" (Fayard,1997) le biochimiste et généticien Michael Denton, professeur à l'Université d'Otago en Nouvelle-Zélande et ancien directeur du Centre de génétique humaine de Sydney, détaille la longue chaîne de coïncidences nécessaires pour que la vie puisse exister et montre que tout se passe comme si les lois de l'Univers étaient coordonnées pour permettre à la vie et à l'Homme de naître. Pour cet auteur,

...Le monde apparaît comme s'il avait été spécialement façonné pour la vie : il semble qu'il ait résulté d'un dessein...

 ...L'examen de divers aspects de la vie à la surface de la terre, ( suggère ) que le processus de l'évolution dans sa totalité pourrait bien avoir été dirigé de quelque façon...

...La seule alternative non théologique - la théorie darwinienne de la sélection naturelle - n'est pas convaincante.

 Il n'est pas le seul scientifique à avancer cette hypothèse.

 Quand les travaux du britannique James Jeans (1877-1946) avaient conduit cet astronome, physicien et mathématicien  à exprimer une réflexion, hors du cadre de la stricte pensée scientifique, "l'univers commence à ressembler plus à une grande pensée qu'à une grande machine", son contemporain, l'astrophysicien Eddington, allait jusqu'à affirmer :

 Le matériau de l'Univers est mental .

 C'est aussi la conviction de l'astronome Jean Delhaye :

 La notion de création échappe à la science mais celle-ci ne cesse de confirmer que le monde ruisselle d'intelligence.

 Et Costa de Beauregard, entré à la Section Physique Théorique du CNRS en 1940, nous confie dans son ouvrage Le second principe de la science du temps :

 Ma conviction est que l'Univers matériel étudié par la physique n'est pas le tout de l'Univers mais qu'il masque, démontre et laisse entrevoir  l'existence d'un autre Univers bien plus primordial, de nature psychique, dont il serait comme une doublure passive et partielle.

 Dans Science et croyances  (Editions Ecriture), Albert Jacquard écrit :

 Il n'est guère acceptable de lier l'émergence de la conscience à la richesse de complexité du système nerveux central.

 Einstein nous a livré le sens personnel qu'il accordait quant à lui à l'esprit religieux que les découvertes peuvent éveiller chez le chercheur :

 Essayez de percer les secrets de la nature avec nos moyens limités et vous découvrirez qu'au-delà de toutes les concaténations discernables, il reste quelque chose de subtil, d'intangible et d'inexplicable. La vénération envers cette force qui se trouve derrière ce que nous sommes en mesure d'appréhender est ma religion. Dans cette mesure, je suis véritablement religieux.

 Plus catégorique, un biologiste français, à l'esprit caustique, aurait répliqué un jour à une de ses élèves, qu'il ne devait pas apprécier particulièrement :

 Oui, mademoiselle, j'ai rencontré Dieu là où vous ne le rencontrerez jamais : au sommet de la science.

 La science progresse. Dans l'évolution  de l'Univers, le jaillissement de la vie, le pullulement des espèces végétales et animales, elle nous apporte des connaissances. Mais il reste beaucoup d'ombre. Cet inconnu qui demeure, est-ce le signe de la présence de Dieu ?

 En l'état actuel de nos connaissances, il n'est pas scientifiquement absurde d'admettre qu'entre l'inanimé et le vivant il y a une "distance" si grande qu'elle n'a pu être comblée que par l'intermédiaire de Dieu. Rien, dans nos connaissances scientifiques actuelles, n'interdit de le penser. Cette attitude n'a donc à mes yeux rien de choquant. Il n'y aurait danger, sur le plan du développement scientifique, que si l'on donnait à cette explication provisoire, destinée à combler un vide réel de la connaissance, un caractère définitif arrêtant par là même les efforts de recherche ou cherchant à les ralentir (Claude Allègre,  Dieu face à la Science).

 C'est l'attitude objective du scientifique.

 Thomas Huxley, ami de Darwin, exprimait avec beaucoup d'humilité, ce que devait être son comportement en tant que naturaliste :

L'essentiel est d'enseigner à mes aspirations à se conformer aux faits, non de tenter que les faits s'accordent à mes aspirations.... S'asseoir comme un petit enfant devant un fait, prêt à abandonner toute notion préconçue, emboîter humblement le pas à la Nature, quels que soient les gouffres auxquels elle nous mène : sans cela vous n'apprendrez rien. Je n'ai commencé à apprendre la satisfaction  et la paix de l'esprit qu'après avoir absolument accepté les risques que suppose d'en agir ainsi.

 La science et la Foi : deux regards différents portés sur le monde.

 Pour parvenir à la Connaissance, la Science propose la voie de la Raison, une route longue, difficile, semée d'embûches. Celui qui emprunte ce chemin, riche en découvertes, sait que nul ne parviendra à atteindre la Vérité. Elle fuit, comme l'horizon  s'éloigne sans cesse au bout de la route. La Religion, pour qui a la Foi, révèle la plénitude d'une Vérité éternelle. Des mystiques disent avoir reçu cette Révélation dans un instant d'Illumination. Science et Foi seraient donc deux attitudes contradictoires, inconciliables. Pour Weisskopf, physicien et théoricien, ce sont deux regards complémentaires  portés sur le monde, comme sont complémentaires en physique quantique les deux modèles de la particule, onde ou corpuscule selon la façon dont l'observation est faite. Et comme il est indispensable en physique d'accepter ce principe, il n'est pas concevable d'espérer que la science finisse par avoir raison sur la croyance, comme il n'est pas concevable que la religion impose ses dogmes à la réflexion.

Weisskopff écrit :

 Bohr en élargissant comme il l'a fait le concept de complémentarité, me semble avoir proposé un mode de pensée extrêmement fécond. Il y a une manière scientifique de comprendre chaque phénomène, mais cela n'exclut pas l'existence d'une expérience humaine qui subsiste et subsistera toujours, en dehors de la science...

 Malheureusement, l'esprit humain n'accepte pas sans une certaine résistance l'existence d'aspects complémentaires. Nous avons une forte tendance à chercher des réponses carrées, universellement valides et qui excluent tout autre approche différente. Par exemple, l'approche scientifique est souvent considérée comme la seule qui soit sérieuse et raisonnable. Aucun champ de l'expérience humaine ne semble, en principe, inaccessible à la pensée scientifique, même si l'étude des processus de pensée en est encore à ses balbutiements...

 En un sens, la prétention de la science, je l'ai dit, n'est pas injustifiée. Mais, même si nous parvenons à une compréhension scientifique de nos modes de pensée et de nos sentiments, il sera nécessaire d'utiliser d'autres méthodes, d'autres discours pour traiter de nos expériences.

 Stephen Jay Gould, Professeur à l'Université Harvard, un des chefs de file de la théorie de l'évolution remarque :

 ... notre esprit tend à fonctionner de façon dichotomique, imposant le choix entre deux extrêmes sans laisser aucune place à une autre solution, au juste milieu d'Aristote.

 Peut-être est-ce le caractère propre à nous occidentaux qui raisonnons dans notre logique cartésienne. Au lieu d'estimer que science et religion doivent ou se combattre ou se réunir, Stephen Jay Gould  espère un juste milieu qui assurerait à chacun dignité et considération. Il y a des problèmes qui relèvent de la science, il y en a d'autres qui relèvent de la société, de la philosophie, de l'éthique et que les sociétés humaines ont généralement centrés sur une institution nommée religion.

 Religion et science sont deux domaines d'égale valeur et aussi nécessaires l'un que l'autre  à toute existence humaine accomplie. Ils restent distincts quant à leur logique  et entièrement séparés quant à leur style de recherche même si nous devons pleinement intégrer les perspectives de deux magistères pour élaborer la riche et pleine conception de l'existence que l'on désigne traditionnellement comme sagesse.

 Ignorer les données de la science est inconcevable. Il est cependant encore des régimes, des communautés où la théorie scientifique de l'évolutionnisme est rejetée. En Iran, en Afrique du Sud, le créationnisme est la seule vérité biologique admise. Aux Etats-Unis même des églises protestantes et catholiques créationnistes réclament l'enseignement unique de cette doctrine dans les programmes scolaires.

 C'est cette attitude que dénoncent les scientifiques. C'est la preuve que  vouloir gagner sur les deux tableaux, Raison et Foi, est une gageure insoutenable et indéfendable. Il suffit de se rappeler le sectarisme dont ont fait preuve les religions dans le passé, les guerres "saintes" qui ont ensanglanté l'humanité. Il suffit de constater aujourd'hui encore les tensions créées par les religions, les crimes, les actes terroristes commis par les intégristes fanatiques.  Peut-on raisonnablement croire en Dieu quand on constate que l'Homme, qui serait Sa créature, est capable de commettre les pires atrocités sur son prochain ? Que la souffrance est partout présente ? C'est l'interrogation que se posait Darwin en observant les ichneumons, des insectes qui pondent leurs oeufs dans le corps des chenilles pour que les larves se nourrissent de leur chair :

 Je ne puis me convaincre qu'un Dieu bienveillant et tout-puissant aurait intentionnellement créé les ichneumons à la fin qu'ils se nourrissent des corps vivants des chenilles.

 Les scientifiques, dans leurs recherches, ont soulevé des paradoxes. Ils doivent être admis, bien que, jusqu'à présent, aucune explication logique n'ait pu être donnée. Celui qui a la Foi accepte de Dieu des faits qu'il ne peut également comprendre. La croyance exige cette soumission. Ce que l'athée présente comme argument majeur de la non-existence de Dieu -Dieu ne peut être le créateur d'un monde où se manifeste le Mal, où l'homme souffre, où l'homme tue- n'en est pas un pour le Fidèle. Pour lui, le Mystère impénétrable de Dieu échappe à la raison humaine comme le paradoxe à celle du scientifique. Rien de surprenant alors à ce que des scientifiques catholiques, protestants ou musulmans, accordent leur croyance religieuse et leurs recherches et, selon l'expression de l'un d'eux, naviguent à contre-courant. (J. Delumeau  Le Savant et la Foi ). Loin de troubler leur croyance, leurs travaux ne font que la conforter. Ce contre quoi s'élèvent ces chercheurs, c'est  l'adhésion servile à un dogme. A la lecture de Sartor Resartus, l'oeuvre philosophique de son ami Thomas Carlyle, le naturaliste Thomas Huxley avait été conduit à admettre

qu'un profond sentiment religieux était compatible avec une totale absence de théologie.

 La vraie religion n'est-elle pas ce sentiment, pour l'homme, de se sentir en rapport avec la vie infinie qui l'entoure, qui lie sa vie avec cet infini et le guide dans ses actes  (L.Tolstoï, Qu'est-ce que la religion ? ).

 S'il en était ainsi, la religion serait un bienfait pour l'humanité. Elle serait une aide pour supporter la souffrance. Elle donnerait un sens à la vie et nous conduirait à retrouver la valeur de cette pensée écrite sur un pilier du temple d'Açoka, souverain de l'Inde (IIIème siècle av. J.C.) :

 En quoi consiste le religion ? A commettre le moins possible de tort, à faire le bien en abondance, à pratiquer la pitié, la vérité ainsi qu'une vie de pureté.

La science source de sagesse

 La science est a-morale. Elle peut nous enseigner comment faire des bombes atomiques ou des manipulations génétiques mais elle ne peut pas répondre à la question morale : devons-nous ou non fabriquer des engins nucléaires ou entreprendre un programme de manipulation génétique ? Ce n'est même pas aux scientifiques de décider de mettre un terme aux recherches parce qu'elles sont un danger pour l'humanité. Ils ne peuvent que mettre en garde, comme certains l'ont fait, et que d'autres font encore,  contre les risques encourus..

 Mais la science, quand elle est diffusée sans la censure de mouvements religieux, de sectes qui veulent imposer leur  vérité, quand elle est mise à la portée de tous dans un langage accessible, peut apporter des éléments de réflexion, être source de sagesse. Nous ne pouvons avoir accès à une connaissance exacte du savoir qui exige une formation longue, difficile, accessible par une très faible minorité. Mais un aperçu de son évolution générale, des méthodes expérimentales de recherche, des hypothèses émises, des paradoxes soulevés, des ignorances reconnues est aussi nécessaire que l'enseignement de l'histoire de l'humanité et celui des religions. Elle nous enseigne à éviter l'enlisement dans des dogmes intangibles. Si l'on a la profonde conviction que Dieu est le Créateur, ce que la Science ne peut infirmer, que l'on sache que ce qu'Il a créé évolue : l'Univers, la vie, les civilisations et la pensée de l'Homme. Mais une Parole de Dieu restera éternelle dans toutes les religions : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (La Bible). Dieu a établi la concorde en vos coeurs ; vous êtes par sa grâce devenus frères alors que vous étiez des ennemis les uns des autres (Le Coran). Nous voulons faire rayonner notre bienveillance sur chaque personne et partant de là, nous ferons rayonner sur tout l'Univers une bienveillance  vaste et profonde, illimitée, pure de toute rancune et de toute haine (Bouddha).

La véritable croyance en Dieu est moins dans le respect de rites considérés immuables que dans ces Paroles qui elles ont valeur éternelle. Ce que l'Homme n'a pas encore compris. Resteront-elles paroles toujours vaines ?

 La science n'est pas réservée aux chercheurs pour le plaisir de la découverte. Sa seule utilité n'est pas dans ses applications techniques, celles-ci soulevant parfois autant d'inquiétude que de satisfaction. La science doit nous apprendre à connaître l'identité de nos origines, à savoir que nous ne verrons qu'une partie de la Vérité et sous des angles différents, que nous ne penserons jamais tous de la même façon.

La science doit être l'antidote du sectarisme.

Elle a un rôle essentiel à tenir dans l'enseignement de la tolérance, "la règle d'or de la conduite " (Gandhi,  Tous les hommes sont frères).

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